Le 27 mars 2026 restera gravé dans la mémoire des amateurs de cyclisme comme le jour où Jonas Vingegaard a officiellement lancé sa saison des grands rendez-vous. Sur la 5e étape de la 105e édition de la Volta Ciclista a Catalunya, le Danois de Team Visma | Lease a Bike a livré une démonstration de force spectaculaire au sommet du Coll de Pal. Parti en attaque à un peu plus de 6 km de l’arrivée, il a survolé les derniers kilomètres d’une ascension mythique pour s’imposer en solitaire, reléguant ses rivaux à près d’une minute. Mieux encore : il a pris le maillot de leader du général, transformant une course jusqu’alors relativement équilibrée en un duel où il apparaît déjà comme l’homme à battre.
Cette étape reine, attendue comme la première véritable explication entre grimpeurs, n’a pas déçu. Entre La Seu d’Urgell et La Molina/Coll de Pal, les coureurs ont affronté 153,1 km (la distance officielle a été réduite de 2,2 km au sommet en raison de vents violents persistants) et près de 4 400 mètres de dénivelé positif. Cinq cols catégorisés, dont un final hors catégorie long de plus de 16 km, ont fait exploser le peloton. Pour la première fois depuis le début de la semaine, les favoris du Tour de France 2026 se sont vraiment mesurés. Et Vingegaard a été le plus fort, confirmant qu’après une préparation printanière impressionnante, il est déjà au niveau qui lui avait permis de dominer le Tour en 2022 et 2023.
Un parcours taillé pour les purs grimpeurs
La 5e étape n’était pas une simple formalité. Conçue comme une journée de haute montagne pure, elle traversait les paysages époustouflants de l’Alt Urgell et du Berguedà, régions catalanes riches en histoire géologique et en cols légendaires. Le départ était donné à La Seu d’Urgell, ville médiévale nichée au pied des Pyrénées, sous un ciel nuageux et une température de 12 °C avec un vent du nord modéré. L’arrivée était prévue au refuge de Sant Jordi, au sommet du Coll de Pal, à plus de 2 085 mètres d’altitude, où le mercure chutait à 7 °C et le vent pouvait atteindre 40 km/h.
Le menu était copieux : cinq difficultés au programme pour 4 455 mètres de dénivelé (selon le profil officiel). Tout commençait par le Port Colldarnat (15,3 km à 5 % de moyenne, 1re catégorie), surnommé le « Stelvio catalan » pour ses 19 virages en épingle successifs dès les premiers kilomètres. Une ascension photogénique mais usante, idéale pour lancer les hostilités. Suivait le Coll de Josa (4,7 km à 5 %, 2e catégorie), plus court mais sans répit après une descente technique. Puis venait le Coll de Fumanya (6,7 km à 7 %, jusqu’à 20 % par endroits, 1re catégorie), une rampe explosive dans une zone connue pour ses empreintes de dinosaures fossilisées – un clin d’œil géologique à la rudesse du terrain. Le Collada Sobirana (7,1 km à 6,5 %, jusqu’à 15 %, 1re catégorie) servait de tremplin avant la descente vers Bagà et Guardiola de Berguedà. Enfin, le clou du spectacle : le Coll de Pal (initialement 18,9 km à 7 %, réduit à environ 16,7 km à 6,7 % pour raisons de sécurité). Une ascension interminable, avec des passages à 14 % et une altitude qui rendait la respiration difficile. Historiquement, ce col n’avait été emprunté qu’une seule fois par la Volta, en 1979, lorsque l’Espagnol Ricardo Zuñiga s’était imposé en solitaire. Quarante-sept ans plus tard, le scénario se répétait… mais avec un Danois en guise de vainqueur.
Ce parcours n’était pas seulement physique : il était tactique. Les descentes techniques, les faux-plats montants et le vent de face sur le final ont joué un rôle crucial. Les organisateurs, contraints par la météo (comme la veille où la montée vers Vallter 2000 avait été neutralisée), ont dû adapter l’étape. Mais la sélection n’en a été que plus impitoyable.
Avant le départ : un général encore ouvert, des stars prêtes à en découdre
Au matin du 27 mars, le classement général était encore serré. Dorian Godon (INEOS Grenadiers), vainqueur surprise d’étape la veille, portait le maillot de leader. Thomas Pidcock (Pinarello Q36.5) pointait à 13 secondes, Remco Evenepoel (Red Bull-BORA-hansgrohe) à 14 secondes. Jonas Vingegaard, lui, était 4e à 24 secondes, suivi de Simone Gualdi et d’autres outsiders comme Brandon McNulty ou João Almeida. Le jeune Lenny Martinez (Bahrain-Victorious) et Felix Gall (Decathlon CMA CGM) figuraient parmi les outsiders dangereux sur ce type de profil.
Les équipes avaient préparé le terrain. Visma | Lease a Bike misait sur Vingegaard avec Sepp Kuss en soutien. Red Bull protégeait Evenepoel tout en laissant Florian Lipowitz libre de jouer sa carte. INEOS tentait de défendre Godon, tandis qu’UAE Emirates-XRG alignait Almeida et Soler. La bataille pour la victoire d’étape et le maillot jaune promettait d’être explosive. Les pronostics donnaient Vingegaard favori, suivi d’Evenepoel, Pidcock et Almeida. Personne n’imaginait un tel écart.
Le récit d’une journée de légende : du chaos à la démonstration
Dès le départ à 11 h 35, le peloton s’enflamme. Sur le plat initial, une lutte féroce pour l’échappée. Sur le Port Colldarnat, un groupe de 20 coureurs se forme, emmené par Giulio Ciccone (Lidl-Trek). Parmi eux : Marc Soler, Sepp Kuss, Florian Lipowitz. Ciccone, Soler et Junior Lecerf (Soudal Quick-Step) accélèrent, rejoints par Einer Rubio (Movistar) et Davide Piganzoli (Visma). Une échappée de cinq très costaude prend forme. Elle creuse rapidement jusqu’à 2 minutes. Red Bull et INEOS contrôlent derrière, conscients que Soler et Piganzoli pourraient menacer le général.
Sur le Coll de Josa, l’écart se stabilise. Sur le Fumanya, Lecerf lâche ; Ciccone rafle les points du grimpeur. Le rythme reste élevé. Sur la Sobirana, Rubio est lâché à son tour. Ciccone continue de glaner les points KOM et, au sprint intermédiaire de Bagà (km 135), il place une accélération pour partir seul vers le final. À 30 km de l’arrivée, l’écart de l’échappée n’est plus que de 1 min 10 s. Les favoris commencent à s’observer.
C’est sur la descente technique après la Sobirana que le drame survient : plusieurs chutes fractionnent le peloton. João Almeida, Brandon McNulty et Tom Pidcock sont pris dans les incidents. Pidcock, déjà en difficulté, perd du temps. Visma perd des équipiers, dont Kuss est distancé plus tard. Le peloton arrive sur le Coll de Pal avec une sélection déjà sévère.
Dès les premières rampes du Coll de Pal (vers 10 km du sommet), Gall, Lipowitz et Martinez passent à l’attaque depuis le peloton. Ils creusent un petit écart. Vingegaard, patient, attend. À 6,8 km du sommet, il place son coup de force. Evenepoel répond dans un premier temps… avant d’être lâché 500 mètres plus loin. Valentin Paret-Peintre s’accroche un instant à la roue du Danois, puis craque. Vingegaard rejoint le trio de tête et, sans un regard en arrière, s’envole. Il passe en tête avec une avance qui ne cesse de grandir. Dans le dernier kilomètre, Gall attaque pour la 2e place ; Martinez s’accroche pour la 3e. Vingegaard franchit la ligne en solitaire, les bras levés, sous les acclamations. Temps : 4 h 13 min 44 s. Gall termine à 57 secondes, Martinez à 1 min 09 s. Evenepoel arrive avec un groupe à 1 min 38 s. Pidcock et Almeida perdent plus de 2 minutes.
Performances et analyse : Vingegaard intouchable, Evenepoel résilient
Jonas Vingegaard a été impérial. Son attaque n’était pas une simple accélération : c’était une démonstration de puissance sur une pente exigeante. Il a géré l’altitude, le vent et la fatigue accumulée comme un chef. « J’aime gagner les grandes courses, c’est pour ça que je suis là », a-t-il simplement déclaré après l’arrivée, résumant sa philosophie.
Felix Gall, 2e, a fait une course courageuse mais frustrante : « C’est rageant d’avoir dû rouler la plupart du temps en poursuite. » Lenny Martinez confirme son statut de jeune grimpeur prometteur. Remco Evenepoel, malgré une chute récente, termine 6e de l’étape et minimise : « J’ai connu pire deux jours après une chute… pas de raison de paniquer. » Il reste dans la course, à 1 min 38 s, mais doit désormais combler un écart significatif. Pidcock et Almeida voient leurs espoirs de général s’envoler. INEOS perd Godon et voit ses leaders distancés.
Classement général du tour de Catlogne après l’étape 5
- Jonas Vingegaard (Visma) – 19 h 44 min 45 s
- Felix Gall (Decathlon) + 57 s
- Lenny Martinez (Bahrain) + 1 min 09 s
- Florian Lipowitz (Red Bull) + 1 min 13 s
- Valentin Paret-Peintre (Soudal) + 1 min 15 s
- Remco Evenepoel (Red Bull) + 1 min 38 s
- … (avec O’Connor, Skjelmose, Uijtdebroeks et Fortunato à +1 min 51 s).
Au classement de la montagne, Vingegaard grimpe en tête grâce aux 26 points du final. Ciccone, très actif en échappée, conserve une belle avance provisoire.
Conséquences et perspectives pour la suite de la Volta
Cette étape a redessiné la course. Vingegaard est désormais le grand favori pour la victoire finale, avec deux étapes de montagne encore au programme (dont Queralt samedi) et un circuit final à Barcelone dimanche. Il possède une avance confortable et une équipe solide. Evenepoel, Lipowitz et Martinez restent les principaux challengers, mais devront attaquer dès la 6e étape pour renverser la tendance.
Pour le cyclisme mondial, ce résultat envoie un message clair aux rivaux du Tour de France : Vingegaard est de retour au plus haut niveau. La Volta, souvent utilisée comme préparation, confirme que le Danois est prêt. Evenepoel, malgré le coup dur, montre une résilience qui fait de lui un adversaire redoutable.
La 5e étape du Tour de Catalogne 2026 restera comme un moment fort de la saison : une journée où le vent, les cols et un champion ont écrit une page d’histoire. Vingegaard n’a pas seulement gagné une étape ; il a pris le contrôle de la course et rappelé pourquoi il est l’un des plus grands grimpeurs de sa génération.