Depuis la création du Tour de France Femmes avec Zwift en 2022, la question revient chaque été : comment font les coureuses pour se soulager en pleine course, alors qu’elles pédalent parfois plus de quatre heures d’affilée, en peloton, sous l’œil des caméras et des spectateurs massés le long des routes ? Loin d’être anecdotique, cette question renvoie à un vrai problème logistique du cyclisme féminin professionnel, à michemin entre tradition du peloton, règlement de l’UCI et enjeux de performance pure.
Un problème plus complexe pour les femmes que pour les hommes
Chez les hommes, la pause pipi en course est une pratique ancienne et globalement bien huilée. Un coureur peut se décaler sur le bord de la route, uriner rapidement debout sans descendre de vélo, voire continuer à rouler pendant l’opération avec l’aide discrète d’un coéquipier qui le pousse le temps de l’affaire. Le tout prend quelques secondes et ne nécessite quasiment aucun déshabillage.
Pour les coureuses, l’équation est nettement plus compliquée. Anatomiquement, uriner debout en roulant est extrêmement difficile, voire impossible sans s’arrêter. La grande majorité des cyclistes féminines doivent donc mettre pied à terre, ce qui implique de sortir du peloton, de descendre de la machine, puis de baisser suffisamment le cuissard pour pouvoir s’accroupir. Or les cuissards de vélo, en particulier les combinaisons une pièce (« skinsuits ») de plus en plus utilisées en course pour l’aérodynamisme, compliquent encore la tâche : il faut parfois retirer le haut de la tenue ou dégrafer entièrement la combinaison pour accéder au bas du corps, ce qui rallonge considérablement l’arrêt.
Certaines marques ont tenté d’apporter une réponse technique à ce problème. Des dispositifs dits de « pisse debout », sortes d’embouts ou d’entonnoirs urinaires portés sous la tenue, permettent en théorie à certaines cyclistes d’uriner sans descendre de vélo ni se dévêtir complètement. Mais leur usage reste marginal dans le peloton professionnel, jugé peu pratique ou peu fiable en pleine course, et la plupart des coureuses continuent de s’arrêter classiquement.
La pause pipi collective, une tradition non écrite du peloton
Dans le cyclisme professionnel, hommes et femmes confondus, la gestion des besoins naturels repose avant tout sur une convention tacite plutôt que sur une règle officielle. Lorsque la course se calme après la formation d’une échappée, par exemple, ou sur un tronçon roulant sans enjeu tactique immédiat un groupe de coureuses profite du répit pour s’arrêter en même temps, sur une portion de route dégagée, à l’écart des villages et du public. Le peloton principal ralentit alors de concert et, par usage, personne n’attaque tant que le groupe arrêté n’a pas repris sa place.
Cette organisation informelle fonctionne bien tant que la course laisse des moments de calme. Mais elle repose entièrement sur le bon vouloir collectif du peloton, sans base réglementaire : aucune « zone pipi » officielle n’existe, ni de créneau horaire dédié. Sur les courses féminines les plus agressives, où les attaques peuvent démarrer dès le kilomètre zéro et ne jamais vraiment s’arrêter, ces fenêtres de tranquillité peuvent tout simplement ne pas se présenter pendant plusieurs heures, voire sur toute une étape.
Autre différence notable avec les hommes : les étapes du Tour de France Femmes sont en moyenne nettement plus courtes que celles du Tour masculin (autour de 130 km contre plus de 170 km en moyenne côté hommes). Cette distance réduite pousse souvent le peloton féminin à tenter d’éviter purement et simplement la pause pipi collective lorsque c’est possible, plutôt que de risquer de perdre du temps ou de la position dans la course.
Ce que dit (et ne dit pas) le règlement de l’UCI
Uriner en public pendant une course est, sur le papier, une infraction. L’article 2.12.007, section 8.6 du règlement de l’Union Cycliste Internationale sanctionne les « comportements inconvenants ou inappropriés », catégorie qui inclut explicitement le fait de se dévêtir ou d’uriner en public pendant une épreuve. Sur une course du Women’s WorldTour comme le Tour de France Femmes avec Zwift, l’amende encourue va de 100 à 200 francs suisses.
Le problème, largement souligné par la presse spécialisée, est que ce règlement précise ce qui est interdit sans jamais indiquer où ni quand les coureuses sont censées se soulager. Il n’existe aucune définition officielle de ce qui constitue une zone suffisamment isolée pour ne pas être considérée comme « publique », ce qui laisse une importante zone grise d’interprétation aux commissaires de course.
Ce flou a débouché sur plusieurs sanctions retentissantes ces dernières années. Lors de l’édition 2026 du Tour de France Femmes avec Zwift, la championne néerlandaise Demi Vollering et deux de ses coéquipières de la formation FDJ United-SUEZ, Juliette Berthet et Célia Gery, ont chacune écopé d’une amende de 100 francs suisses pour avoir uriné en public pendant la 7e étape, celle qui se terminait au sommet du mont Ventoux. Une coureuse anonyme confiait alors à la presse cycliste que cette étape avait été l’une des rares de l’édition à offrir un vrai moment de calme permettant un arrêt collectif d’où le nombre inhabituel de coureuses ayant profité de l’occasion, et donc de sanctions.
Un choix parfois stratégique, au risque de perdre la course
u-delà de l’aspect réglementaire, s’arrêter pour une pause pipi comporte un risque sportif bien réel, en particulier pour les leaders du classement général. L’histoire récente du cyclisme féminin garde en mémoire l’épisode survenu à la Vuelta Femenina 2023 : alors qu’elle portait le maillot de leader, Demi Vollering s’était arrêtée avec plusieurs coéquipières de la formation SD Worx au moment précis où l’équipe Movistar décidait de forcer l’allure à l’approche d’une portion exposée au vent, provocant une scission du peloton en bordure. Prise à contre-pied, Vollering avait dû revenir en chassant seule, terminant l’étape à plus d’une minute des premières. Le lendemain, elle perdait finalement le classement général face à Annemiek van Vleuten… pour neuf petites secondes.
Cet épisode illustre bien le dilemme auquel sont confrontées les meilleures coureuses du peloton : attendre trop longtemps peut devenir inconfortable, voire douloureux, sur une étape de plusieurs heures, mais s’arrêter au mauvais moment peut coûter une course entière. Face à ce calcul, certaines préfèrent accepter une amende de 100 à 200 francs suisses plutôt que de perdre de précieuses secondes à chercher un coin suffisamment discret, ou plutôt que de risquer de se faire distancer en pleine sélection.
Un sujet révélateur des angles morts du cyclisme féminin
Ce qui pourrait sembler un détail trivial met en réalité en lumière un point plus large : de nombreuses règles et pratiques du cyclisme professionnel ont été pensées, historiquement, pour un peloton exclusivement masculin, avant d’être simplement transposées telles quelles aux courses féminines lors de leur médiatisation croissante depuis les années 2020. La question de la pause pipi, tout comme d’autres sujets d’équipement ou de règlement évoqués régulièrement dans la presse spécialisée, montre que l’adaptation des usages du peloton aux spécificités du cyclisme féminin reste, sur certains points très concrets, encore en construction.
À mesure que le Tour de France Femmes gagne en visibilité et en intensité tactique, avec des étapes de plus en plus disputées dès les premiers kilomètres, la question de savoir où et quand les coureuses peuvent légitimement s’arrêter sans être pénalisées, ni désavantagées sportivement, continuera probablement de se poser. En attendant une clarification éventuelle du règlement de l’UCI sur ce point précis, les coureuses composent, course après course, entre convention du peloton, contrainte physiologique et calcul tactique un équilibre aussi délicat que révélateur des défis propres au développement du cyclisme féminin de haut niveau.